Nous avons beaucoup profité, pour la rédaction de cette page, du site de Dr Jean MORENON qui traite des aspects psychologiques et sociologiques de l'alcoolisme.

D'autres éléments sont inspirés du site de la Vie Libre.

Le langage de l'alcoolique

L'alcoolique a de grandes difficultés d'expression qui ne sont à proprement parler ni un déni ni une mauvaise foi.

On appelle prétérition la façon d'exprimer à l'envers ce que l'on ne boit pas. Même demandeur de soins, l'alcoolique ne peut exprimer la vérité complète sur sa boisson : il exprimera plutôt ce qu'il ne boit pas ('jamais de whisky'), quand il ne boit pas ('jamais le matin'), là où il ne boit pas ('jamais au travail').

Autres pages sur l'alcool

Il utilisera des expressions inverses de ce qu'il veut exprimer ('Je me suis arrêté déjà de nombreuses fois' =  j'ai déjà rechuté à plusieurs reprises) ou encore changera le temps de l'action (vers le passé ou l'avenir) pour ne pas parler du présent (trop douloureux pour lui-même). Enfin souvent, il cite les autres pour exprimer ce qu'il ne peut pas exprimer ('Ma femme dit que je bois') ; éventuellement, il se fera accompagner pour que l'autre personne dise la vérité à sa place.

De façon psychanalytique, on dit que l'on parle à l'endroit quand le corps obéit à l'esprit (un travail, un loisir, une promenade se racontent sans problème), mais qu'on parle "à l'envers" quand l'esprit doit obéir au corps. Cela se produit pour les fonctions 'naturelles', dans la vie sexuelle, dans la relation à l'alcool. Ces choses ne doivent pas ou ne peuvent pas se raconter : la pudeur arrête le langage.

Cette difficulté de langage est une pudeur du patient qui ne peut qu'obéir à son besoin d'alcool et se défend à tout prix. Poser directement la question : 'Combien buvez-vous ?' leur paraît obscène.

La constitution de réserves cachées

La constitution de réserves cachées est une préoccupation constante du buveur, inscrite dans le devenir de l'intoxication. Cette dissimulation d'alcool a des analogies avec d'authentiques réflexes de survie engendrés lorsque l'on craint des disettes (stock de sucre !). 

La constitution de provisions est alors assortie du secret et d'une certaine gène sociale : la famille qui, dans l'inquiétude d'une pénurie, a constitué son stock alimentaire, prend garde de le "crier sur les toits". Chez l'alcoolique, le manque de l'objet d'addiction définit la réalité de la même manière provoquant une semblable attitude préventive, les mêmes réflexes et le même silence.

La prise de conscience par le patient de ce réflexe de survie est facile et particulièrement utile. Elle ne provoque ni résistance ni déni.

L'alcoolisme caché et la solitude

Ce qui ne peut se dire ne peut se laisser voir. Car la pudeur n'est pas que linguistique. Comme l'acte sexuel pour la plupart d'entre nous, l'acte de boire de l'alcoolique ne peut se montrer. Sous le registre de la chose honteuse, non symbolisée, le dire, comme le faire, doit être exclu de la scène sociale. 

L'acte de boire, ne pouvant ni se dire, ni se laisser voir, le secret et la solitude finissent par s'imposer. Il serait bon alors de se confier à quelqu'un, famille ou médecin. Mais plus c'est nécessaire, plus c'est impossible.

Il reste au patient, pour lutter contre la dépression, de valider son geste à la recherche d'un rituel d'accompagnement qui puisse figurer un lien avec le social. Il maquille ses prises d'alcool derrière la pseudo-légitimité d'usages convenus : le tiercé, la partie de carte ou de boules... Cette utilisation détournée des rites et des motifs conviviaux préserve, dans les apparences, les normes du groupe.

Une autre stratégie consiste à rechercher des lieux, des moments, des contextes où la démesure est reconnue. Les alcooliques vont vers d'autres alcooliques, efficace recours contre la dépression que provoque toujours l'isolement.

La dépression de l'alcoolique

Quand le besoin est permanent, l'obéissance au corps aussi complète que la soumission de l'esprit, le secret et la solitude finissent par s'imposer. Une culpabilité entraînant un état de dépression perturbe constamment la relation avec les autres. En même temps que l'évidence d'une surconsommation ne trompe personne, le patient persiste dans ses dénégations. 

Le couple évolue vers la méfiance hostile et la rancune réciproque, communes à tout défaut de communication. Le patient écartera, coûte que coûte, toute allusion à l'alcool. Il ne sera pas en manque d'explications pour lesquelles il est tout prêt à se remettre en question, d'autant plus que s'accentue sa dépendance morale, son besoin de soutien matériel et affectif. Les alcooliques, accaparés par l'alcool n'ont pas tendance à quitter, par eux-mêmes, un foyer, parental ou conjugal même s'ils n'y sont souvent plus désirés et sont toujours contestés.

On impute usuellement ces troubles du comportement social et familial aux effets psychotropes de l'alcool, à la détérioration physiologique, à la personnalité sous-jacente. On sous-estime généralement le handicap du langage dans ce climat relationnel. L'établissement d'une relation de soins passe par la juste évaluation de ces facteurs de perturbations linguistiques et leur pouvoir de provoquer une dépression. Cette méconnaissance du problème linguistique aboutit souvent à la prescription d'antidépresseurs alors que le patient a d'abord besoin de mots.

Le comportement de l'entourage

Au fur et à mesure du développement de son alcoolisme, le sujet prend de plus en plus l'habitude d'éluder chaque fois qu'il se trouve confronté à des situations sources de déplaisir, aboutissant à une montagne de problèmes non résolus et à une prise d'alcool pour essayer d'y faire face.

Un comportement quasi enfantin en résulte vis à vis de l'entourage : exagération des troubles du caractère, désintéressement pour l'entourage, désocialisation, dépression nerveuse.

Tout ceci aboutit à une solitude de plus en plus complète : le sujet lutte contre la reconnaissance par lui-même de son alcoolisme. Il peut même arrêter de boire pendant un laps de temps, et s'étant prouvé qu'il peut arrêter, il reboira avec moins de culpabilité. Ceci durera tant qu'il n'existera pas une dépendance physique.

Lorsque son alcoolisme devient par trop évident, commencera la phase de la lutte ouverte entre son entourage qui constate la situation et lui-même qui la refuse. Ceci aboutit à détériorer complètement la relation entre le malade et son entourage : le malade se sent persécuté par l'entourage. L'entourage se sent dupé par le malade qui fuit sans arrêt, accumule les problèmes, nie sa maladie ou quand il la reconnaît fait des promesses qu'il ne peut tenir du fait du manque.

Il s'ensuit une agressivité mutuelle qui va aboutir à de la violence et à des rancunes bilatérales (l'ardoise) qui vont gêner considérablement ensuite le traitement de la maladie puisque, à des problèmes de santé physique et psychologique, vont s'ajouter d'énormes problèmes familiaux et sociaux, presque toujours les mêmes.  

La famille, même avec les meilleurs intentions du monde, va le persécuter à son insu. Pas plus que le malade, elle ne sait pas qu'elle a en face d'elle un drogué. Elle donne des conseils totalement inadaptés pour un drogué. Il s'ensuit des conflits qui vont aller en s'aggravant, de la violence et un véritable calvaire autant pour le malade que pour son entourage.  

Le médecin de famille se trouve pris entre deux feux, d'un côté le malade qui redoute la confrontation, de l'autre l'entourage qui met tous ses espoirs sur sa personne. Ceci aboutit très souvent à une collusion inconsciente entre l'entourage et le médecin et transforme celui-ci en un élément persécuteur de plus.

Au bout d'un certain nombre d'années, l'entourage, s'il n'est pas devenu aussi malade que le malade lui-même, n'aura qu'une ressource de survie : prendre la fuite. Ceci explique un nombre considérable de divorces dans la maladie alcoolique.  

Les problèmes sociaux de l'alcoolique

Dans le monde du travail, la société a toujours une mauvaise conscience par rapport aux alcooliques. Cette société considère comme bien vivre le fait de boire, mais elle rejette massivement l'alcoolique.

Pendant longtemps, le monde du travail va tolérer de la part de l'alcoolique des fautes professionnelles qu'il ne tolérerait pas de la part des autres. L'alcoolique  va accumuler un dossier contre lui où se mélangent les fautes professionnelles, les voies de fait sur les lieux du travail, les absences injustifiées, les accidents de travail répétés, la baisse des capacités de travail, etc....

Un beau jour, la limite de tolérance sera dépassée et pour une cause souvent minime, qui n'aurait pas donné lieu à sanction chez son collègue, l'alcoolique sera dégradé ou licencié.

Il vivra cette sanction comme une persécution. Se retrouvant au chômage, il sera vite repéré comme alcoolique à l'embauche et aura plus de mal qu'un sujet normal à retrouver du travail. Lorsqu'il en retrouvera, ce sera toujours à un poste moins qualifié que celui qu'il avait avant.

La meilleure chance qu'il lui reste au terme de ce cursus est d'être reconnu comme invalide, ce qui lui permettrait d'utiliser la pension pour continuer de "soigner" sa toxicomanie (à l'alcool).

Toucher le fond

Toutes ces pertes successives, conséquences de la toxicomanie, vont aboutir au fait qu'un jour, le malade va prendre conscience qu'il ne peut plus vivre désormais de cette façon.

Cette prise de conscience est dénommée par certains alcooliques : "toucher son fond".

Le bénéfice immédiat énorme qu'apporte l'alcool en calmant le manque et en apaisant les tensions, est dépassé par la somme des pertes accumulées.

C'est le moment des prises de décisions qui suit cette prise de conscience. Un certain nombre de malades entreverront malheureusement une issue au problème : disparaître. C'est ainsi qu'il existe cinq fois plus de suicides dans une population d'alcooliques que dans une population normale.

La plupart, heureusement, arrivés à ce stade, vont se mettre en quête de gens susceptibles de les aider et  ce pour la première fois. C'est la période de la rencontre avec les groupes d'anciens buveurs , avec une assistante sociale, avec un médecin, avec un centre spécialisé dans le traitement de la maladie alcoolique.

La psychologie de l'abstinence

Nous empruntons ce texte au site du Dr Jean MORENON.

"Si guérison il y a, elle est acquise au prix de l'abstinence qui est tout le contraire d'une conduite ordinaire : les Alcooliques Anonymes savent mieux que quiconque que le patient doit "se reconnaître comme alcoolique toujours et pour toujours". On doit aussi garder en mémoire qu'à l'inverse du toxicomane qui rejoint les apparences de la norme lorsqu'il cesse de s'intoxiquer, l'alcoolique abstinent entre dans une marginalité de fait.

Un des problèmes essentiels de l'alcoolisme tient à ceci que, disqualifié par ses ivresses, le patient est aussi disqualifié par l'abstinence, de façon bien plus subtile et beaucoup plus profonde qu'il ne paraît. Ce n'est certes pas l'alcool en tant que molécule qui est en cause ici, mais l'alcool en tant que symbole.

Culturellement, il va de soi de consommer, mais qui s'abstient de partager un verre, refuse un geste d'accueil et doit s'en expliquer."